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Et nous les os devenons cendre et poudre (F Villon) – Performance

La performance se déroule sur un rectangle de 4m par 3 recouvert d’une couche de cendre.

Une source unique de lumière comme une porte. (Un double néon vertical)

Danser avec cet élément, l’apprivoiser, sans peur, juste un instant où le corps s’abandonne pour offrir sa dernière danse.

Entre force et fragilité, l’élan de vie du corps, la beauté et la fatalité.

Performance dansée (durée 9-13 min)
musique Samuel Barber Adagio pour cordes

Texte de Simone Dompeyre
Dans la pénombre du début de nuit, tous, nombreux, debout attendaient une cérémonie… pas de bruit, quand furtive une jeune femme dans sa jupe de plastique à bulles et dentelle faite de papier accroché, chaussée de grosses chaussures rangers commença sa distribution, mains ouvertes de mêmes petits papiers pliés. Ils cachaient des mots que bientôt, on entendit, à deux voix celles des deux artistes – en photographie, sons, vidéo, installation – Fabrice Leroux et – en danse – Cedranna et dont certains se lurent sur le mur devenu grand écran.

 

Ils disent « universel » et « souvenir », « visage » et mèche », « vital » et « effacement », « lointain » et « morne » mais aussi « chaleur » et « froideur », « revers » et « naissance », « épanouissement » et « décomposition ». Les mots reviennent lors du dernier mouvement ; ils égrènent les valeurs reconnues à la cendre, sans en refuser l’antinomie, ou en acceptant celle-ci : « tomber, perte, abandon » mais « embrasser, amour, réveil ».

 

Ayant disséminé au sol la dernière volée de ses messages, elle rejoint une estrade de bois couverte de poussière grise, la cendre que le vers de Villon rapporte à notre corps après la vie… désormais en une simple tunique dont les drapés connotaient ceux des statues de jeunes femmes / déesses endormies ou de gisant, elle danse.

 

L’image se répète en diverses dimensions, deux moniteurs hors scène et sur celle-là enserrent en leur petit écran le corps, la grande dimension au mur exalte sa délicatesse, parfois dans la superposition de sa rémanence et lui rend l’espace et sur le bois, le corps avance, tourne lentement, décompose son pas, glissando… le corps plus fortement se redresse et lance, projette, propulse ou laisse retomber la cendre que les mains ramassent quand elle ne la mêle pas – alors sur le mur, une plongée zénithale découvre les figures ainsi dessinées.

 

Certes, certains gestes ramènent à des rituels de deuil et de pénitence, et au fonds biblique ; pour exemple et déjà c’est la femme offensée qui est jugée coupable, dans le Deuxième livre de Samuel Tamar, fille de David, répandit de la cendre sur sa tête et déchira sa tunique de princesse parce que son frère Ammon l’avait violée.
La performance ne respire pas de telles cruautés, elle soulève une poussière qui a perdu toute lourdeur et laideur. Elle garde dans sa démarche de ce feu qui couve sous la cendre.

 

La danse n’est pas triste, elle figure ce passage vers un état, léger, harmonieux… un moment flottant ; elle prend le pas d’autres OMBRES ERRANTES… et la partition de Barber s’accorde ce moment de grâce, ce moment plein, ce moment de beauté. Une élégie à une mort qui ne serait pas macabre, ni horrible qui convoque les pratiques funéraires mêlant les cendres à la nourriture des vivants – en Amérique du Sud – faisant des statues de Bouddha en la mêlant à de l’argile – au Tibet-fertilisant les champs avec elle.

 

Si le titre est poésie de Villon, très loin de ses pendus dont « Pies, corbeaux (nous) ont crevé les yeux / Et arraché la barbe et les sourcils », la tonalité de l’œuvre ouvre un nouveau testament d’Orphée, où le poète serait devenu danseuse, où comme le phénix, il revient à la vie par sa combustion même. Le Poète traverse le miroir, la danseuse est attirée par le reflet.

 

Cette cendre coule comme eau quand elle s’en frotte le corps, s’en emplit le visage ; elle flotte comme air quand elle la souffle, la jette ; elle témoigne du feu quand la danseuse s’approche de cette colonne de lumière si étroite qu’elle se fait écho de portes vers un autre monde.

 

La danseuse s’y avance, en recule, y revient happée par la lumière qui la fait illumination… qui la fait diaphane. La cendre garde la trace de ce qui fut la vie de l’humain… ce qu’augurait la rose qui, sur l’écran, devançait Cedranna.

 

Rose et Eros, rose et souvenir, traces de vie ; elles se dispersent au vent et se répandent sur la terre ou se dissolvent dans l’eau, éphémère comme la fleur, éphémère comme cette performance dans la pénombre de la nuit « la douce nuit qui marche ».

 

Simone Dompeyre  Directrice Artistique du festival TRAVERSE VIDÉO