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Ashes to Ashes

Critique

Ashes to Ashes

Fabrice Leroux
(3’57’’, 2014)

Parce que cette matière subsiste aux opérations physiques ou chimiques, aux transformations industrielles ou encore après fabrication, le résidu est de moindre valeur. On ne peut en extraire aucun produit, il ne peut prétendre à aucun intérêt. Parce qu’il n’est qu’un reste, il est simplement libre de demeurer là, sans disparaître ni bouger, tout juste bon à se maintenir dans le même état. Ce résidu a priori sans importance, Fabrice Leroux décide de le revaloriser. Participer à sa remise en jeu, découvrir et investir sa matière, transmettre son potentiel symbolique, autant de pistes que les vidéos et photographies de l’artiste explorent dans le but de nous convaincre de son étude, sa résonance, sa présence corporelle. Puisque le résidu subsiste, attardons-nous alors sur lui, semble-t-on nous dire.

Ashes to Ashes s’interroge sur notre rapport à la cendre. Résidu du cadavre après extinction du feu, du corps après que s’y soit éteint le feu de la vie, la cendre n’a pas de valeur, si ce n’est l’évocation symbolique de la mort.

De ce rappel macabre du caractère précaire de l’existence, Fabrice Leroux y associe le symbole de l’éternel retour, où l’usage de la cendre dans les rituels est propice aux résurrections diverses et variées (disposée en croix sur les moribonds pour alterner mort et vie dans les monastères chrétiens, héros jumeaux transformés en cendre avant de ressusciter chez les Maya-Quiché, répartie au sommet d’une montagne pour appeler la pluie chez les Muisca de Colombie, etc…) « Sans peur ni fatalité », il s’agit donc de réactiver le vivant par la cendre, en attribuant au résidu une valeur positive, et d’en extraire par-là les potentiels dynamiques.

La vidéo s’ouvre sur un sol recouvert de cendres. Au loin, dans la pénombre du lieu désaffecté surgit une colonne de lumière, plus proche de la meurtrière que de la fenêtre. Dans l’air, la poussière, légère. Puis, debout face à la lumière, Cedranna commence sa danse. Toute en spontanéité et liberté, elle multiplie les tâtonnements de matière, de l’environnement, de son propre corps, tout comme elle expérimente divers lancers de ce projectile poudreux auquel sa chair se mêle. Entre ses mains, ce sont des grains qui s’écoulent par terre, quand elle ne retourne pas à leur rencontre. Sans doute parce que pour Cedranna, cette danse est propice au jeu, où elle transforme progressivement ses envies de faire avec la matière en performance, où la cendre propulsée s’apparente soudainement à une arme, puis la seconde d’après à un sablier, ou encore une terre sèche à labourer.

A mieux observer le montage, Ashes to Ashes est affaire de répétition, d’allers et retours, où par opérations transversales la lumière se déplace au même titre que la danseuse et la matière, où l’action se reproduit indéfiniment, comme pour appuyer le caractère cyclique des éléments mis en scène. Fabrice Leroux cultive l’image sérielle tout comme Cedranna réactive ses rituels. Et quand le geste cesse, c’est la séquence que l’on rembobine, pour faire remonter au ciel la cendre.

Mathieu Lelièvre
(Critique d’Art)
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